Ce matin de juillet semblait réverbérer la lumière du ciel comme un miroir immense. La rosée déposée par la nuit étincelait sur l'herbe des prés et les feuilles des arbres qui murmuraient leur complicité avec ce jour éclos dans sa beauté primitive. La chaleur de la veille s'était diluée dans la fraîcheur de l'aube. Une aube pure, comme le ciel désert vers lequel Aloïse Barthélémy ne pouvait pas lever les yeux : son aveuglant éclat laissait cascader la lumière à la manière d'un torrent, à gros bouillons d'argent, vers la terre encore endormie.
Dans la forêt, heureusement, l'éclat n'était pas le même. Son panier au bras, Aloïse ralentit pour profiter de la relative pénombre et respirer ces parfums lourds de feuilles, d'aiguilles et d'écorce qui, chaque fois, lui faisaient prendre conscience d'habiter un monde fait pour elle. Celui qu'elle n'avait jamais quitté. Celui où l'avait rejoint François il y avait... combien de temps de cela ? Dix ans ? Vingt ans ? Elle réfléchit durant quelques secondes et soupira : Vingt-six ans exactement. Pourtant, la guerre leur avait dérobé quatre ans de leur vie, un peu plus même, et avait failli les anéantir. François n'en était jamais guéri, elle pas davantage.
L'an passé, quand Hitler avait annexé l'Autriche puis les Sudètes, François était entré dans une rage folle, persuadé que la France et l'Allemagne, de nouveau, se dirigeaient droit vers la guerre. Depuis, il ne parlait plus ou à peine. Le succès de leur fils Charles au brevet supérieur de l'Ecole normale n'avait pu lui rendre son sourire. Le retour d'Edmond et son mariage avec Odile en 1937, l'aide qu'il lui prodiguait et la bonne entente qui régnait dans son foyer ne parvenaient pas à lui rendre la moindre sérénité. François ne décolérait pas. Il devenait violent dans ses gestes quotidiens, parfois à l'égard des bêtes. Aloïse s'en inquiétait. Elle ne le reconnaissait plus. Comme elle avait tenté de le rassurer, un soir, il avait répondu vivement :
- Nous avons un fils qui doit bientôt partir à l'armée et l'autre qui sera forcément rappelé. Si la guerre éclate, dans quelques mois, nous n'aurons peut-être plus de fils et tout ce que nous avons fait, tout ce que nous avons construit pendant notre vie n'aura servi à rien.
Il avait soupiré, ajouté :
- Je n'oublie pas non plus que ma sur Lucie est mariée à un Allemand.
Ce soir-là, Aloïse avait su trouver les mots pour l'apaiser, mais, depuis, elle le sentait obsédé par cette idée d'une guerre inévitable. De fait, l'époque était bien étrange. En 1936, la crise économique avait conduit au pouvoir le Front populaire de Léon Blum. Depuis, tous les députés du département étaient radicaux, communistes ou socialistes. Ceux des campagnes, dans leur majorité, avaient rallié les candidats du Front populaire à cause de son plan précis de lutte contre la baisse des prix. Pour François Barthélémy, autant que ce plan de soutien, c'était le slogan "Le pain, la paix, la liberté" qui avait emporté son adhésion. Aloïse l'avait approuvé, convaincue qu'il fallait faire confiance à ce nouveau gouvernement qui paraissait si proche de leurs préoccupations quotidiennes. Pourtant, les accords Matignon qui avaient relevé les salaires de douze pour cent, instauré la semaine de quarante heures et les congés payés, avaient eu peu d'incidence sur les campagnes. En revanche, la création de l'Office du blé et l'octroi de primes pour les éleveurs les avaient rassurées. Les grèves, qui avaient presque paralysé le pays, n'avaient concerné que la ville et le monde ouvrier. Malgré tous ces événements, la situation économique ne s'était pas améliorée, provoquant la chute de Blum remplacé par Daladier. On entendait parler depuis quelque temps des revendications d'Hitler sur le corridor de Dantzig et des menaces de guerre avec la Pologne, mais tout était calme ici, dans le haut pays où les rumeurs du monde paraissaient bien lointaines, en cet été superbe.
Immobile dans la lisière à l'ombre fraîche des arbres, Aloïse regardait dans la direction du champ de seigle où elle apercevait les silhouettes de François et d'Edmond courbés sur les épis. D'argentée, la lumière devenait dorée, presque à vue d'il. Entre les bois, les champs crépitaient maintenant dans la chaleur qui montait en même temps que le soleil perdu là-haut dans la gloire du jour. Aloïse était assise sur une souche de chêne et ne bougeait pas. Elle savourait intensément ce moment, cette parenthèse de repos dans sa vie.
Elle était demeurée fragile depuis cette sorte de folie dans laquelle la guerre l'avait précipitée à partir du moment où elle avait cru François mort. Elle y songeait souvent, redoutait d'être de nouveau submergée par cette vague de désespoir qui, cette fois, elle n'en doutait pas, la briserait définitivement. C'est pourquoi elle s'arrêtait, parfois, pour mesurer le bonheur des jours, même si François changeait, même si Charles revenait moins souvent à Puyloubiers, même si Louise, sa fille, semblait avoir hérité de la même fragilité qu'elle. Ces brèves haltes dans son existence lui faisaient soupeser la richesse de ces instants où le haut pays refermait sur les hommes et les femmes sa chape de lumière et de silence, à l'écart des tempêtes du monde.
Il y eut derrière elle un bruissement de branches agitées par un souffle de vent, qui la fit frissonner. On était à la mi-juillet, mais l'été ne déclinait pas encore. On le sentait installé pour de longs jours, sûr de sa force, bien décidé à ne pas capituler sous les orages qui ne manqueraient pas d'éclater. "19 juillet 1939, songea Aloïse. J'aperçois François et Edmond dans le champ de seigle. Odile et Louise s'occupent du repas. Je suis bien. Je voudrais que les aiguilles du temps s'arrêtent pour toujours. Je voudrais voir François sourire. Je voudrais rester blottie dans cette ombre douce des arbres. Je voudrais ne jamais mourir, ne jamais être séparée de lui." Elle sentit une larme sur sa joue, l'essuya vivement. Puis elle se leva, entra dans le soleil, et cria :
- François ! Je laisse la bouteille à l'ombre.
Elle montra les fougères derrière elle, mais il lui fit signe de l'attendre. Elle le regarda s'approcher dans la lumière blonde, observa ses bras nus, son visage étroit, son corps mince, ses yeux mi-clos qui souffraient de l'éclat du jour, et ce fut comme le matin où il était venu vers elle pour la première fois. Elle fit quelques pas dans sa direction, s'arrêta devant lui, ne sachant que dire. Il la prit par le bras, l'entraîna à l'ombre où il but avidement, son regard toujours posé sur elle.
Edmond s'approcha à son tour, fort, trapu, énergique comme il l'avait toujours été. Il s'assit, et but après s'être essuyé le front. Les yeux de François et d'Aloïse ne se quittaient pas. Ils ne pouvaient parler en présence d'Edmond mais tous deux comprenaient ce que leurs regards exprimaient. C'était une alliance entre eux mais aussi avec le monde : la forêt, les champs, les prés, une complicité d'au-delà des mots, comme s'ils ne faisaient qu'un, comme s'ils pouvaient lire en eux, se comprendre et savoir en un instant combien leurs vies étaient liées. François avait quarante-sept ans, et Aloïse quarante-six. Il était resté svelte, presque maigre, mais avait repris des forces depuis qu'Edmond était revenu pour l'aider. Aloïse, elle, s'était un peu arrondie, mais ses yeux étaient demeurés les mêmes, d'une gravité sombre, couleur de lavande, d'une profondeur toujours aussi mystérieuse.
Edmond repartit au travail sans un mot. François, qui ne s'était pas assis, s'était tourné maintenant vers le champ et semblait apaisé, heureux, sans doute, en cet instant, au spectacle des javelles blondes reposant sur le sol.
- Nous aurons fini ce soir, dit-il.
Il se tourna vers Aloïse, et ses yeux la reprirent dans leur lumière chaude. Elle attendit, pensant qu'il allait parler, mais il ne dit pas un mot. Dans un geste qui lui était familier, il passa son bras autour de ses épaules, la serra un instant, puis il s'en alla de son pas long et souple, sans se retourner. Immobile, Aloïse eut alors un vertige qui la fit chanceler. Cette silhouette qui ne se retournait pas venait de la faire songer à celle qui s'éloignait, pendant la guerre, après une permission, sans qu'elle sût si elle le reverrait. Elle s'appuya au tronc d'un chêne, puis, dès que le voile de ses yeux se dissipa, elle fit demi-tour et se hâta d'entrer de nouveau dans l'ombre de la forêt. Plus loin, elle suivit le chemin blanc de poussière, marcha rapidement vers le village dont les toits gris scintillaient sous le soleil.
Midi fut vite là. A peine Aloïse et Odile finissaient-elles de mettre le couvert que François et Edmond arrivèrent, affamés. Avant de s'installer à table, François alluma le poste de TSF, comme à son habitude, pour écouter les informations. Le speaker rendait compte de la déclaration du ministre français des Affaires étrangères, Georges Bonnet, qui souhaitait "que le gouvernement britannique proclame la détermination commune des deux gouvernements à remplir leurs obligations d'assistance vis-à-vis de la Pologne, quels que soient les moyens que l'Allemagne pourrait mettre en uvre".
François repoussa brusquement sa chaise, et, dans sa colère, il fit tomber son assiette qui se brisa. Il jura, sortit, claquant la porte derrière lui. Aloïse et Edmond se regardèrent, puis baissèrent les yeux.